Interprétation

Exercer un métier avec un statut libéral et se sentir en même temps chef d’entreprise : le cas des traducteurs et interprètes

Cela fait longtemps que l’idée d’écrire sur ce sujet me trotte dans la tête. Mais cela fait longtemps aussi que je me demande comment l’aborder. Et puis, par ailleurs, je manque de temps aussi. Parce que, justement, quand on est un professionnel en statut libéral et que nous endossons toutes les casquettes, et bien, les heures ne suffisent parfois pas !
Mais je vais essayer de traiter le sujet avec mes mots, simples comme toujours.

Je dirai que bon nombre de traducteurs et d’interprètes indépendants sont à la croisée de deux chemins : celui du professionnel passionné (nous sommes d’accord que tous ceux qui exercent ce métier sentent une vraie passion) et celui du chef d’entreprise (rôle, lui, bien plus difficile à assumer).

À quel moment passent-ils véritablement de l’un à l’autre ?
Se sentent-ils jamais vraiment entrepreneurs ?

La légitimité manque et le doute persiste. Mais je pense, sincèrement, que cela ne devrait pas être comme ça. Au moins, au bout de quelques années d’expérience.

Un métier de l’ombre, un statut qui déroute

Le traducteur et l’interprète sont des passeurs de sens, des créateurs d’équivalences, des artisans du langage. Indispensables (oui, j’ai choisi sciemment ce mot) dans un monde où les langues s’entrelacent et les avancées technologiques vont à toute allure. Et, pourtant, leur posture économique est plus fragile qu’il n’y paraît.

Contrairement à d’autres professions libérales bien ancrées dans l’imaginaire collectif (médecins, avocats, architectes), les traducteurs et les interprètes exercent souvent « dans l’ombre ». Aaah, quelle drôle d’expression (que je n’aime pas mais) que nous entendons à longueur de journée ! Leur valeur est perçue comme immatérielle, leur travail comme une évidence. Résultat : l’idée même qu’ils puissent être des chefs d’entreprise ne s’impose pas naturellement, ni à eux-mêmes, ni aux autres. Erreur, grave erreur.

D’autant plus que leur statut juridique joue contre cette reconnaissance. La majorité des traducteurs et interprètes exercent en tant qu’indépendants, sous des régimes variés (micro-entreprise, profession libérale non réglementée, sociétés unipersonnelles). Ce flou administratif entretient une certaine confusion sur leur rôle et leur positionnement. Sont-ils de simples prestataires de services ? Des entrepreneurs à part entière ?

L’entrepreneur qui s’ignore

Un entrepreneur, dans l’imaginaire collectif, c’est quelqu’un qui bâtit, qui embauche, qui gère des flux financiers conséquents. Mais pour un traducteur ou un interprète indépendant, l’entreprise, c’est soi-même. Cela se révèle d’autant plus vrai que, rares sont les traducteurs et interprètes qui exercent dans un local séparé de leur domicile. Cela peut paraître anodin, mais ne l’est pas tant que ça.

C’est là que réside la difficulté : quand l’entreprise repose entièrement sur les épaules d’une seule personne, l’aspect entrepreneurial est souvent relégué au second plan. On préfère se concentrer sur le cœur du métier (la production, comme j’ai l’habitude de dire), sur la recherche du mot juste, sur la restitution fidèle d’une pensée. La gestion, la comptabilité, la prospection, le marketing ? Des tâches fréquemment perçues comme accessoires, voire subies.

Beaucoup de professionnels n’endossent pas naturellement le rôle de chef, car ce n’est pas pour cela qu’ils se sont lancés. Ils aiment les langues, ils aiment transmettre, ils aiment l’intellectuel. Or, un entrepreneur doit aussi aimer les chiffres, la stratégie, la négociation. Deux mondes qui semblent parfois incompatibles.

Les intermédiaires : une entrave à l’affirmation entrepreneuriale ?

Un aspect qui peut devenir, pour certaines personnes, une entrave à cette posture de chef d’entreprise réside dans les intermédiaires. Les traducteurs et interprètes travaillent souvent via des agences.
Traduire ou interpréter pour une agence, c’est être sous-traitant d’un intermédiaire qui, lui, se positionne en véritable entrepreneur. Cela réduit la visibilité du professionnel, qui se retrouve cantonné à un rôle d’exécutant. Cela biaise aussi la perception de la valeur de son travail, car une partie des revenus est absorbée par ces intermédiaires.

Dans ces conditions, certains ont du mal à se voir comme un entrepreneur autonome. Le professionnel devient dépendant des offres, des tarifs imposés, des conditions de travail dictées par d’autres. Sortir de cette dépendance demande du courage, du temps, et surtout une prise de conscience : oui, on peut gérer son activité comme une entreprise à part entière, sans pour autant, évoluer en laissant de côté ces agences. Je crois fermement que si les choses sont bien faites, il y a de la place pour tous. Et que la bonne entente entre agences et indépendants est primordiale.

Un métier de l’intellect et la confusion entre passion et profession

Il y a une autre raison, plus subtile et que j’ai déjà évoqué plus haut, qui empêche de revendiquer pleinement son rôle de chef : la passion. Le traducteur et l’interprète sont souvent animés par une flamme intérieure. Ils aiment leur métier, ils l’ont choisi pour ce qu’il est avant de le choisir pour ce qu’il rapporte. Cette passion est à double tranchant et cela empêche parfois d’adopter un regard entrepreneurial.

Car quand on aime ce que l’on fait, il devient difficile de parler d’argent. Il devient inconfortable de négocier, de réclamer une juste rémunération, d’oser dire non. Le travail devient une vocation, et dans l’imaginaire collectif, une vocation ne se monnaye pas comme un produit commercial. Et là réside le vrai défi des traducteurs et interprètes : dépasser cette posture d’artisan des mots et de professionnel passionné pour aller vers celle de dirigeant de son propre bateau.

Conclusion : Réconcilier passion et posture entrepreneuriale

Ce n’est pas trahir sa passion que de vouloir un métier viable, rentable, respecté. C’est, au contraire, lui donner la place qu’elle mérite dans le monde économique. Car être chef d’entreprise, ce n’est pas renoncer à l’amour des mots, c’est s’assurer que cet amour puisse durer, évoluer et prospérer. Et aussi, se respecter soi-même !

Et si, finalement, l’entrepreneuriat n’était qu’un autre langage à apprivoiser ?

Interprétation

L’interprète de conférences : invisibilité et silence

L’interprétation de conférences est une profession souvent assez méconnue.

Généralement perçue comme un simple exercice de traduction simultanée, elle cache en réalité une complexité qui va bien au-delà de la maîtrise des langues.

Un aspect particulièrement intriguant de ce métier est le fait que, dans certaines configurations, l’interprète parle sans voir ni entendre son auditoire, ce qui modifie profondément la nature de son travail.

C’est pour cela qu’aujourd’hui, j’ai eu envie de vous parler d’une situation bien particulière : parler dans le vide ! Mais il s’agit, aussi, d’un article qui donne quelques premiers éléments pour avoir une vision globale du métier. D’autres articles suivront.

L’interprétation de conférences : les intentions et les nuances culturelles

Déjà, il faut savoir que travail d’un interprète de conférences ne se limite pas à une simple traduction de mots d’une langue source vers une langue cible. Tout comme le traducteur (écrit) ne se limite pas à traduire des (simples) mots. Il ne s’agit pas non plus de transmettre un simple message. Il s’agit, plutôt, de transmettre des idées, des émotions, des intentions et des nuances culturelles, tout en respectant le style et le ton du conférencier. Ce rôle requiert une agilité mentale, une concentration intense, et surtout une capacité à s’adapter rapidement à des contextes variés.

Lors d’une conférence internationale, l’interprète relie le conférencier à son audience multilingue. Il doit être capable de retransmettre le message de manière claire et fluide, en assurant que le contenu ne perde pas de son impact à travers la traduction. Cela nécessite une maîtrise non seulement des langues, mais aussi des domaines spécifiques de la conférence (économie, droit, sciences, etc.), ainsi qu’une solide préparation en amont.

Parler au micro sans auditoire : un défi unique

L’un des aspects les plus singuliers et exigeants du métier d’interprète de conférences est le fait qu’il doit souvent parler dans un micro sans percevoir son auditoire, ni même savoir si celui-ci l’écoute réellement. Ce phénomène se produit fréquemment dans des situations dans lesquelles les participants utilisent des écouteurs pour suivre la traduction dans la langue de leur choix.
Contrairement à un orateur classique qui peut ajuster son discours en fonction des réactions du public (hochements de tête, expressions faciales, applaudissements), l’interprète doit se fier uniquement à sa propre expertise. Ce manque de feedback direct peut créer un sentiment de déconnexion, voire un effet de « parler dans le vide ». Toutefois, l’interprète doit rester concentré, car, malgré l’absence de retour immédiat, son rôle est essentiel au bon déroulement de l’événement.

La gestion psychologique du « silence »

Parler sans savoir si quelqu’un écoute peut être déstabilisant. Cela implique de maîtriser une forme de résilience mentale. Contrairement à un conférencier qui reçoit des indices visuels et sonores de son public, l’interprète ne bénéficie d’aucun de ces repères. Il doit donc faire preuve d’une grande confiance en ses compétences et en son travail.

La solitude dans laquelle l’interprète se trouve peut, parfois, rendre le travail plus stressant. Lorsqu’il n’y a pas de signal d’interaction, il est naturel de se poser des questions : « Est-ce que le message passe bien ? », « Est-ce que le public comprend ? ». Pourtant, malgré ce manque d’interaction directe, l’interprète continue à jouer un rôle vital. Il doit maintenir une voix dynamique, claire et convaincante pour garantir que le message soit bien transmis, que quelqu’un écoute ou non.

Ce processus demande une excellente gestion du stress et une capacité à travailler de manière autonome. En somme, l’interprète doit apprendre à avoir confiance en son travail, même en l’absence de validation extérieure.

Le métier d’interprète de conférences est une profession complexe, qui demande non seulement des compétences linguistiques, mais aussi une grande capacité d’adaptation (nous sommes des caméléons), une préparation minutieuse et une résilience psychologique. L’absence de feedback direct, notamment lorsqu’il n’y a pas de public visible ou de retour dans l’oreillette, constitue un défi supplémentaire que seuls les professionnels les plus aguerris peuvent relever avec brio.

Ainsi, derrière le silence et l’invisibilité de l’interprète se cache une responsabilité immense : celle de garantir une communication fluide et efficace entre des cultures et des langues différentes !
Interprétation

Cet interprète qui sait parler de tout

SAVOIR PARLER DE TOUT SANS TOUT SAVOIR

Je faisais l’autre jour du ménage et du tri dans mon bureau.
Et j’ai trouvé des pépites, des choses qui ne servent à plus rien, mais aussi des souvenirs inestimables.

Parmi ces souvenirs inestimables (que je compte garder à vie), un paquet de badges de mon époque professionnelle à la capitale de l’UE, Bruxelles.

Bruxelles est une ville où j’ai beaucoup aimé vivre. Mais, surtout, Bruxelles est l’endroit où j’ai commencé ma carrière professionnelle. Et Bruxelles restera ce lieu de mon plus grand apprentissage professionnel. Déjà, parce qu’il est difficile d’oublier les premières fois, mais aussi parce que la capitale européenne est un joyeux mélange éclectique.

De 2005 à 2008, j’ai parcouru les couloirs de :

  • La Commission
  • Le Parlement
  • Le Conseil
  • Le Comité des régions
  • La REPER

 

 

J’ai fait multitude d’interprétations (en cabine et de liaison) et de traductions.

Mais, essentiellement, j’ai appris le fonctionnement d’une grande machine, les rouages de la politique, le travail avec des hommes et des femmes politiques engagés pour leur région, leur pays. J’ai aussi appris le grand rôle joué par les lobbys. J’observais tout avec de grands yeux et de grandes oreilles.

J’ai appris tout cela, et bien plus encore. J’étais jeune, je sortais de 7 ans d’études supérieures. Quand on m’a « refourgué » d’abord la politique de la PAC et ensuite celle de l’environnement, je me suis dit que ce n’était pas possible (quoi ? moi ? la fille de lettres ? non, non, ce n’est pas possible !). Je me souviens d’avoir frappé à la porte de l’homme politique qui dirigeait le bureau où je bossais pour lui demander s’il ne s’était pas trompé dans la distribution des politiques et il m’a dit que nenni, que mes collègues ne maîtrisent pas suffisamment bien les langues et qu’il fallait tout très bien comprendre parce que la PAC et l’environnement sont le nerf de la guerre de l’UE. Alors, j’ai acquiescé et je suis repartie étudier de très près le protocole de Kyoto, la pêche de thon rouge et les particules fines…

Une fois dans mon bureau, un peu dépitée tout de même, j’ai pensé à ce grand professeur (un ancien de l’ONU) que j’ai eu en Master d’interprétation qui nous disait que : « pour être interprète et traducteur, il faut savoir parler de tout sans tout savoir ! »

Cela fait plus de 15 ans de ça, mais jamais je n’oublierai mes débuts professionnels et l’apprentissage que l’UE a supposé.